L’internationalisme par le bas :En soutien à la lettre ouverte publiée dans The Guardian en solidarité avec les prisonnières et prisonniers politiques en Iran

Le réseau mondial Feminists For Jina exprime sa solidarité avec les signataires de la lettre « Aux prisonnières et prisonniers politiques d’Iran, pris·es “entre les deux lames d’une paire de ciseaux” », publiée dans The Guardian le 20 août 2026.

Parmi nous se trouvent d’ancien·nes prisonnier·ères politiques qui savent ce que signifie être gardé·e en mémoire, être interpellé·e, lorsque la plus grande peur d’une personne emprisonnée est précisément d’être oubliée. Parmi nous se trouvent également des familles de prisonnier·ères politiques éliminé·es lors des purges des années 1980, qui savent très bien quelle fonction joue, pour les bourreaux, le fait de réduire au silence celles et ceux qui disent la vérité.

Nous avons été profondément touché·es de lire votre lettre de solidarité dans The Guardian, dont une traduction en persan a circulé en Iran. Il est bien trop rare que les luttes des prisonnier·ères politiques en Iran soient prises au sérieux par des militant·es et des universitaires reconnu·es en Occident qui se sont depuis longtemps opposé·es à la guerre et aux sanctions, par des personnes qui comprennent comment l’impérialisme, l’autoritarisme et la peine de mort s’entrecroisent dans les vies et sur les corps de celles et ceux qui sont à la fois bombardé·es et emprisonné·es. Habituellement, lorsque la répression en Iran est évoquée, elle l’est pour justifier l’agression des États-Unis et d’Israël contre l’Iran. Cette lettre fait exactement l’inverse :

En reprenant les mots d’un·e prisonnier·ère politique iranien·ne décrivant son expérience vécue comme le fait d’être « pris·e entre les deux lames d’une paire de ciseaux », elle appelle à mettre fin à la guerre, aux sanctions et aux exécutions, et affirme « nos rêves collectifs de liberté et de dignité ».

Les deux lames des ciseaux ne sont pas identiques, mais elles se rejoignent pour couper et détruire. La lettre met en lumière le rapport entre des forces historiquement distinctes —l’impérialisme et la répression d’État — telles qu’elles opèrent sur le terrain, ainsi que les logiques communes de domination qui traversent les frontières.

Cette analyse a déjà été formulée dans de nombreux contextes, notamment dans une déclaration de solidarité publiée par les Zapatistes et signée par plus de 100 collectifs, organisations et personnes en janvier 2026 :

« Il y a celles et ceux qui, depuis l’extérieur, regardent vers le haut et non vers le bas : celles et ceux qui justifient le gouvernement iranien au nom d’un prétendu anti-impérialisme, en ignorant que ce même gouvernement applique à son propre peuple des logiques d’occupation, d’apartheid, de pillage et de néolibéralisme ; et celles et ceux qui promeuvent des alternatives réactionnaires, autoritaires et dépendantes, qui promettent la délivrance tout en perpétuant la domination.

Ce sont de fausses dichotomies. En haut contre en haut. Le pouvoir contre le pouvoir. En bas se trouve le peuple, pris entre deux forces qui prétendent s’opposer mais agissent de concert. »

La solidarité transnationale doit toujours tenir compte des spécificités et des contextes, mais cela ne signifie pas exempter l’Iran de toute analyse du militarisme, de la logique carcérale, du nationalisme ou du patriarcat. L’Iran n’est pas une exception, mais une manifestation particulière de crises et d’histoires plus vastes qui façonnent notre planète.

C’est précisément dans le contexte de la guerre économique et militaire injuste et impérialiste menée contre l’Iran que nous ne devons pas nous ranger derrière l’État, mais au contraire ouvrir un espace politique permettant de préserver la possibilité d’une libération par le bas.

La situation est dramatique et exige de toute urgence des actes de solidarité avec les prisonnier·ères menacé·es d’exécution en Iran. À l’été 1988, à cette même période de l’année, en pleine guerre entre l’Irak et l’Iran et alors que s’ouvrait la première crise de succession à la tête de la République islamique, les forces de l’État massacrèrent des milliers de prisonnier·ères politiques de gauche.

Ce fut une atrocité dont les auteurs s’employèrent à dissimuler soigneusement l’ampleur et jusqu’à la réalité même. Elle infligea une douleur déchirante, vécue dans le silence et la peur par les survivant·es et les familles touchées. Aujourd’hui, la République islamique ressort son ancien manuel. Au milieu d’une nouvelle guerre et d’une nouvelle crise de succession, elle tente de préparer le terrain à une nouvelle consolidation du pouvoir en terrorisant, réduisant au silence et disciplinant la population iranienne jusqu’à la soumission.

Depuis janvier 2026, lorsque la République islamique a massacré des milliers de manifestant·es, l’État a exécuté plus de 500 personnes sous prétexte de « menaces contre la sécurité nationale », sans le moindre semblant de procédure régulière.

Ce qui a notamment rendu possible le massacre de 1988, c’est l’ampleur exceptionnelle de la pression exercée depuis l’étranger — l’Iran résistant alors à une guerre d’agression menée par l’Irak — ainsi que l’intensité de la répression, de la censure systématique et du climat de peur instauré à l’intérieur du pays.

Les gens ne savaient tout simplement pas ce qui se passait derrière les murs des prisons à travers le pays. Et celles et ceux qui le savaient n’osaient pas en parler publiquement. Celles et ceux qui en entendaient parler ne croyaient pas ce qu’ils et elles entendaient. Il fallut des décennies de travail clandestin de mémoire, ainsi que la résistance obstinée des mères — et de familles entières — et de générations de survivant·es en quête de justice, pour que ces crimes deviennent partie intégrante de notre mémoire collective et publique. La censure, le discrédit et la mise au silence de celles et ceux qui disent la vérité, la suppression d’informations et la diffusion de fausses informations n’étaient pas des éléments accessoires de la purge : ils en constituaient les conditions de possibilité, celles qui permirent une purge d’une telle ampleur.

Aujourd’hui, la réaction systématique contre la lettre de solidarité contribue à recréer un environnement de doute, de peur et de méfiance nécessaire au maintien du fonctionnement des potences. C’est la position de principe adoptée par cette lettre contre cette entreprise d’effacement qui en fait un acte de conscience précieux. Elle fissure un récit qui privilégie la « grande échelle » de la géopolitique plutôt que les vies de gens ordinaires et leurs revendications.

Nous avons appris de nos ancêtres communs et choisi·es, parmi lesquel·les Amílcar Cabral et Frantz Fanon, que le but de la résistance anti-impérialiste n’est pas simplement de chasser le colonisateur pour ensuite faire subir à notre peuple ce que le colonisateur lui faisait subir.

Les féministes du tiers-monde et les féministes décoloniales ont depuis longtemps insisté sur la nécessité de résister simultanément à l’impérialisme et aux États autoritaires locaux.

Celles et ceux qui justifient l’incarcération de masse et les exécutions en Iran au nom de la sécurité nationale, ou qui affirment que le moment n’est pas venu de s’opposer à ces exécutions parce que l’Iran résiste à l’impérialisme des États-Unis et d’Israël, ignorent opportunément les nombreuses occasions où la République islamique a collaboré — et collaborerait à nouveau — avec les puissances coloniales de notre région et avec l’impérialisme mondial, chaque fois que cela servait ses propres intérêts stratégiques.

Ces personnes célèbrent les postures anti-impérialistes du gouvernement iranien alors que ce même État prive de leurs droits et décime les minorités religieuses et ethniques en Iran, expulse des milliers de migrant·es afghan·es et écrase les mouvements populaires pour l’autodétermination. Utilisé de cette manière, l’anti-impérialisme se trouve coupé de tout lien avec la justice ou l’émancipation.

Nous croyons que la vie est précieuse et nous nous opposons à la peine de mort, qu’elle soit utilisée contre nos allié·es politiques ou contre toute autre personne prisonnière, qu’elle soit politique ou non, de gauche ou non. Nous nous opposons à l’enfermement des personnes. C’est aussi la leçon de Femme, Vie, Liberté : lutter contre la légitimité du système carcéral dans son ensemble.

Nous aussi, nous savons combien il est difficile — et nécessaire — de dénoncer la guerre génocidaire menée par Israël en Palestine ainsi que la brutalité impérialiste et la guerre d’agression menée par les États-Unis contre l’Iran, tout en refusant de sanctifier un État brutal et meurtrier.

Comme les signataires de la lettre, nous savons que choisir le moindre des deux maux, comme certain·es le proposent, demeure malgré tout un choix du mal et que, lorsqu’il est érigé en principe politique, il ouvre la voie à des maux encore plus grands.

Nous partageons ici une sélection de ressources que nous avons produites au fil de nos années de mobilisation contre la répression d’État, contre le génocide en Palestine et contre la guerre impérialiste menée contre l’Iran — un travail qui doit se poursuivre quelles que soient les circonstances.

Le féminisme contre la peine de mort : abolition inconditionnelle de la peine de mort et de la condition carcérale

Nécropolitique

● Les déclarations de Feminists for Jina contre la guerre

  1. Contre la guerre, pour défendre la vie
  2. Pourquoi les bombes n’apportent pas la liberté
  3. La guerre impérialiste contre les vies des peuples de la région
  4. Nous exigeons la vie. Nous exigeons la dignité. Nous exigeons la liberté

Le pouvoir au peuple signifie une révolution populaire pour la libération régionale

Nous sommes également signataires des déclarations suivantes, mentionnées dans le texte :

Jin, Jiyan, Azadî pour une Palestine libre

Pour la vie et la dignité du peuple iranien – déclaration des Zapatistes, signée par plus de 100 groupes, collectifs et personnes à travers le monde